Le conflit armé interne et l’impunité « post-conflit » au Guatemala : l’intensification d’un continuum de la violence envers les femmes autochtones

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Atelier de renforcement des capacités le 27 août 2018 avec les femmes victimes et survivantes du cas de violences sexuelles maya achí dans la région de Rabinal.

Le conflit armé interne et l’impunité « post-conflit » au Guatemala : l’intensification d’un continuum de la violence envers les femmes autochtones

Ce texte d’analyse a comme objectif de développer sur la violence fondée sur le genre et l’ethnie au Guatemala, son intensification et son impunité actuelle en lien avec le conflit armé. À travers le prisme du concept de continuum de violence, la violence au Guatemala n’est pas considérée comme étant des évènements ou actes isolés. Elle s’inscrit plutôt dans un continuum ou un spectre qui a ses encrages dans des structures coloniales, genrées et raciales qui transcendent l’histoire et les relations sociopolitiques du pays. En ce sens, le conflit armé ayant eu lieu de 1960 à 1996, est compris comme étant un évènement catalyseur des structures de la violence sous-jacente. Le conflit armé, mais plus spécifiquement l’acte de génocide des populations autochtones sont des manifestations explicites de la violence fondée sur le genre et l’ethnie. Finalement, à l’aide d’une perspective de genre, ce texte explicite que le génocide est genré, qu’il affecte et inflige des conséquences spécifiques aux femmes autochtones, mais surtout, qu’il ne prend pas nécessairement fin à la signature des Accords de paix. En soi, l’acte de génocide et l’impunité au Guatemala permettent la persistance et l’intensification des violences à l’égard des femmes, résultantes aux féminicides, situés à l’extrême du continuum de la violence.

Par Amélie Prévost*

Le Guatemala est confronté aux conséquences de quatre décennies de conflit armé interne (1960-1996) dont les effets persistent et se traduisent notamment à travers la violence. En 2021 uniquement, il y a eu 4 071 assassinats au Guatemala, une augmentation de 17 % par rapport à 2020[1]. Certes, la violence est omniprésente au pays et touche autant les sphères publiques que privées. Cecilia Menjívar divise les différentes formes de violence comme structurelles, politiques, symboliques et interpersonnelles afin de dénouer les formes interdépendantes de la violence au Guatemala[2]. De ce fait, les femmes et filles sont particulièrement affectées par ce phénomène, et David Carey Jr. et M. Gabriela Torres mettent en image ce que cela représente :

 

Since 2000, more than five thousand women and girls have been brutally murdered in Guatemala (Prensa Libre June 4, 2010), Their bodies litter city streets, urban ravines, and the imagination of the media. Images of murdered women and girls are so commonplace that each new death risks becoming a footnote to illustrate a rising death toll[3].

 

Les femmes sont victimes d’actes de violence comme le meurtre, les violences domestiques, le trafic humain, les violences sexuelles, la violence en milieu carcéral, etc.  En se basant sur le nombre de dénonciations reçues au niveau national, le bureau du Procurador de los derechos humanos (ombudsman pour les droits humains) énonce qu’entre 2012 et 2018, il y a eu une augmentation de 21 % des cas de violence à l’égard des femmes[4]. Le journal Prensa Libre rapporte les statistiques de l’organisation non gouvernementale Grupo de Apoyo Mutuo (GAM) qui dénonce que les féminicides au Guatemala ont enregistré une croissance de 31 % entre janvier et août 2021 en comparaison à la même période de l’année précédente[5]. Afin de pouvoir rendre visibles les structures sous-jacentes au continuum de la violence fondée sur le genre et l’ethnie vécue par les femmes autochtones guatémaltèques, il faut aborder le conflit armé interne.

Atelier de renforcement des capacités le 27 août 2018 avec les femmes victimes et survivantes du cas de violences sexuelles maya achí dans la région de Rabinal.

Figure 1. Atelier de renforcement des capacités le 27 août 2018 avec les femmes victimes et survivantes du cas de violences sexuelles maya achí dans la région de Rabinal.

Plus spécifiquement, les campagnes intensives menées par le gouvernement guatémaltèque avec l’intention de détruire toute présence autochtone au pays entre les années 1980 et 1983[6]. Le conflit armé est le moment où la terreur quotidienne et institutionnalisée[7] était à son point culminant. À travers ces structures toujours présentes aujourd’hui, il est possible de mieux saisir la portée de la violence quotidienne et institutionnalisée actuelle envers les femmes autochtones.

 

Continuum de violence

Le concept de continuum de violence provient, de façon générale, des études sur la militarisation et la guerre. Certaines autrices, comme Beatriz Manz, ne font pas nécessairement le lien entre « genre » et « continuum de la violence »[8]. Il est possible de mobiliser ce concept avec une approche sans égard au genre, notamment dans le contexte du conflit guatémaltèque. Manz élabore, entre autres, sur la façon dont la violence de l’État a atteint son paroxysme dans les années 1980, soit le génocide des populations mayas.

 

Comme Cockburn le souligne, le genre est lié à la violence à différents niveaux allant de la sphère publique à la sphère privée, allant du personnel à l’international, comme la violence conjugale (sexuelle, physique, psychologique, etc.), la séquestration, les crimes d’honneur, les mutilations génitales en temps de paix, et les crimes sexuels et tortures sexuelles en temps de guerre.

 

De plus, elle identifie dans ce « continuum de la violence » que malgré la signature des Accords de paix en 1996, la violence quotidienne atteint des proportions « épidémiques »[9]. Ce qui nous intéresse particulièrement de l’argument de Manz est qu’en présence d’un continuum (ou spectre) de violence, des structures sous-jacentes permettent son enracinement et sa pérennité. Pour le Guatemala, ce concept nous permet de saisir que la violence tire ses origines d’une société historiquement divisée selon des structures de domination coloniale très rigides[10]. La rigidité de ces structures permet la normalisation de traitements fondamentalement injustes, discriminatoires et abusifs envers les populations marginalisées, comme les peuples autochtones[11]. La présence et persistance d’un tel continuum de violence repose sur le refus d’identifier et d’adresser les causes et structures sous-jacentes dont la société, l’État et les institutions ne sont pas en mesure (ou n’ont pas la volonté) de résoudre[12].

 

Cynthia Cockburn, de son côté, s’intéresse davantage à la perspective de genre en contexte de conflit[13]. Elle aborde également le concept de continuum de la violence, mais en insistant sur le flux de la paix et de la guerre. Autrement dit, elle réfute l’idée d’une dichotomie de ces deux « états ». De plus, pour elle, une perspective de genre est une nécessité absolue pour aborder les mouvements entre la guerre et la paix. Cette perspective révèle les caractéristiques du conflit et de sa résolution qui doivent être saisies afin de développer des stratégies pour le processus de consolidation de paix[14]. En ce sens, le concept de continuum de la violence doit s’appliquer à l’aide d’une perspective genrée, car le continuum de la violence du Guatemala ne se produit pas avec une absence d’attention au genre. Au contraire, certaines manifestations de ce continuum sont genrées, dont fait partie le féminicide dans sa manifestation extrême, tout comme les relations de pouvoir et de domination pendant un conflit armé. Comme Cockburn le souligne, le genre est lié à la violence à différents niveaux allant de la sphère publique à la sphère privée et du local à l’international, comme la séquestration, les crimes d’honneur, les mutilations génitales, et les crimes sexuels.

 

En bref, ces exemples explicitent que la vie quotidienne pour les femmes peut être un champ de bataille face aux multiples manifestations et formes de violence dont elles peuvent être exposées[15]. Une perspective de genre suggère donc qu’il est vide de sens de faire une distinction entre guerre, paix, préguerre, après-guerre, car le contexte guatémaltèque et le concept de continuum de violence évoquent plutôt une continuité entre les relations sociopolitiques et ces évènements[16]. Cela étant dit, le concept nous permet de considérer que les frontières entre le public et le privé, les temps de guerre et de paix, le local et l’international sont davantage floues et flexibles qu’elles ne le paraissent. Finalement, les relations de genre, tout comme le continuum de la violence pénètre les dimensions sociales, économiques et politiques[17], ce qui laisse présager un besoin d’analyse holistique au genre, à l’ethnie et au continuum de la violence.

 

Génocide : un nettoyage social des peuples autochtones perpétré par l’État

En 1996, à la suite de 36 années de violence, la signature des Accords de paix entre l’armée guatémaltèque et les guérillas a mis formellement fin au conflit[18]. L’un des résultats majeurs de ces accords était la mise en place de mécanismes (judiciaires et non judiciaires) pour mettre en lumière la vérité sur les évènements produits. Les violations massives des droits humains commises et les responsables de ces actes ont été dénoncés dans le cadre de commissions telle la Commission pour l’éclaircissement historique[19] (Comisión para el Esclarecimiento Histórico ou CEH). La CEH a commencé son travail en 1997 et a remis son rapport final en 1999, à l’aide de récollection de témoignages de victimes, survivant.es et témoins. Dans les résultats de son enquête, la CEH établit le massacre de 626 villages, 1,5 million de personnes déplacées et plus de 200 000 morts ou disparitions[20]. De plus, il est important de souligner que la CEH a également affirmé que 83,33 % des victimes identifiées sont d’origine ethnoculturelle maya, et que 85 % des actes de violation massive des droits humains ont été commis par des membres de l’armée nationale[21], institution de l’État guatémaltèque chargée de protéger la population.

 

La CEH, à travers son enquête, a également conclu et confirmé qu’entre 1981 et 1983, l’armée guatémaltèque a identifié des groupes d’origines ethnoculturelles mayas comme étant l’ennemi interne, les considérant ainsi comme de potentiels alliés des guérillas[22].  En ce sens, l’emploi de la rhétorique de l’ennemi interne a permis de légitimer les actes de violence à l’endroit de civils d’un groupe ethnoculturel spécifique[23]. Puis, après une analyse des faits en relation à la définition du génocide telle que prévue par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide[24], ratifiée par le Guatemala le 13 janvier 1950, le génocide est une expression incommensurable de la violence fondée sur la race et l’ethnie :

 

[T]he CEH concludes that agents of the State of Guatemala, within the framework of counterinsurgency operations carried out between 1981 and 1983, committed acts of genocide against groups of Mayan people which lived in the four regions analysed. This conclusion is based on the evidence that, in light of Article II of the Convention on the Prevention and Punishment of the Crime of Genocide, the killing of members of Mayan groups occurred (Article Il. a), serious bodily or mental harm was inflicted (Article II.b) and the group was deliberately subjected to living conditions calculated to bring about its physical destruction in whole or in part (Article II.c). The conclusion is also based on the evidence that all these acts were committed “with intent to destroy, in whole or in part” groups identified by their common ethnicity, by reason thereof, whatever the cause, motive or final objective of these acts may have been (Article II, first paragraph)[25]. (Notre surlignement)

 

Cependant, il faut également souligner que l’acte de génocide est genré, spécialement au Guatemala, et il entraîne des conséquences pouvant être spécifiques envers les femmes et les filles autochtones. La CEH a également déterminé que les violences sexuelles ont été un élément constitutif du génocide commis envers les peuples autochtones mayas du Guatemala. En ce sens, 89 % des victimes de violences sexuelles étaient autochtones[26]. L’objectif et l’intention de détruire un groupe ethnoculturel se traduisent à travers la destruction des possessions physiques (comme les villages, maisons, territoires et possessions), la destruction du patrimoine culturel et la destruction des capacités reproductrices[27]. Les femmes et les filles, par leur capacité de reproduire et transmettre les valeurs, coutumes et traditions ethnoculturelles, sont les cibles primaires d’actes de génocide.

 

En ce sens, l’armée a défini un concept d’ennemi interne qui avait pour but d’inclure des civils de groupes ethniques (autochtones) spécifiques, légitimant les actes de violence à leur endroit.

 

Il est difficile d’écarter la notion du racisme à l’endroit des peuples autochtones afin d’aborder les violences sexuelles et le génocide commis durant le conflit armé. Le racisme représente un dispositif du pouvoir, au centre des relations sociales, politiques, économiques qui transcende l’histoire du Guatemala[28]. Dans le rapport de l’Union nationale des femmes guatémaltèques (Unión nacional de mujeres guatemaltecas) rédigé par Luz Méndez et Maya Alvarado, on présente Marta Elena Casaús Arzú, sociologue, politologue et historienne. Pour elle, le racisme au Guatemala a façonné l’État et ses institutions, à travers desquels les élites et oligarchies économiques, politiques et militaires justifient et rationalisent la domination et l’oppression des peuples autochtones, voire autorisent leur destruction[29]. Marta Elena Casaús Arzú a également présenté une expertise sur le racisme et le génocide lors du procès contre José Rodríguez Sánchez (ex-chef militaire de l’intelligence) et Efraín Ríos Montt (ex-dictateur) accusés pour crimes de génocide envers les peuples mayas-ixils durant la guerre civile (1982-1983)[30]. Dans la présentation de son expertise, elle mentionne que « le racisme fonctionnera comme une idéologie d’État, comme un mécanisme d’élimination de l’autre, de l’Autochtone, du subversif et comme une machine d’extermination, dans ce cas du groupe Maya-Ixil [31] ». Son expertise a permis d’identifier et nommer comment le racisme a été opérationnalisé comme outil, non seulement de domination et d’oppression, mais d’extermination de communauté d’une origine ethnoculturelle spécifique.

 

De génocide à féminicide : l’impunité et ses impacts sur les femmes autochtones 

Malgré la reconnaissance du génocide à travers divers processus judiciaires et non judiciaires, un très grand nombre de responsables de violations massives de droits humains se sont vu profiter de la faiblesse des structures judiciaires guatémaltèques et de l’impunité en place. Dans ce contexte, les crimes, des moins au plus violents, ne sont pas sanctionnés et condamnés par l’État.

Atelier de renforcement des capacités le 27 août 2018 avec les femmes victimes et survivantes du cas de violences sexuelles maya achí dans la région de Rabinal.

La population guatémaltèque se voit confrontée à un haut taux de violence et d’insécurité. La situation de « paix » après le conflit est en réalité encore « un champ de bataille ». De surcroît, les processus de vérité tels que les commissions (CEH et REMHI[32]) n’ont pas accordé la même importance aux crimes genrés, dont les violences sexuelles, qu’aux actes de violence « non genrés » tels les disparitions forcées ou les assassinats. De ce fait, les femmes survivantes et militantes ont adressé les lacunes des commissions en rapportant les expériences des femmes mayas victimes de violence sexuelle lors du conflit armé. Le résultat de ce travail se traduit par l’élaboration et la rédaction d’une troisième commission non officielle intitulée Tejidos que lleva el alma : memoria de las mujeres mayas sobrevivientes de violación sexual durante el conflicto armado [33]. Ce rapport adopte la position que les violences sexuelles commises envers les femmes mayas pendant le conflit sont une expression du féminicide. En soi, ces actes ne sont pas isolés ni individuels et sont plutôt une politique étatique minutieusement planifiée[34].

 

Pour le Guatemala, la même tolérance étatique à la violence et l’inefficacité du système judiciaire afin de juger les violations massives des droits humains au lendemain de la signature des Accords de paix permettent l’existence du féminicide, sa persistance et son intensification.

 

Plusieurs chercheuses ont fourni des définitions du féminicide, certaines complémentaires à d’autres. Paula Godoy-Paiz le définit rapidement (en s’inspirant de la définition de Diana Russell) par le meurtre de femmes, par des hommes, parce qu’elles sont femmes[35]. Sanford ajoute que le terme « féminicide » s’est construit en fonction du terme « femicide » qui réfère au meurtre de femmes dans la littérature en criminologie[36]. La terminologie « féminicide » est politique et émerge davantage des littératures féministes afin d’adresser les crimes haineux envers les femmes, parce qu’elles sont femmes[37]. Marie-France Labrecque de son côté retient la définition de l’anthropologue mexicaine, Marcela Lagarde, « pour qui le féminicide est une forme extrême de violence de genre et un ensemble d’actions misogynes contre les femmes dont la forme ultime est le meurtre [38]». Labrecque identifie cet acte de violence comme étant le point extrême d’un continuum de violence à l’égard des femmes. L’objectif de le catégoriser différemment d’un homicide repose sur le fait que ce type de violence comporte des spécificités différentes de celles qui s’exercent à l’endroit des hommes[39]. Dans leur définition du « fémicide », Lagarde, Russel et Jill Radford contextualisent les différentes formes de violence contre les femmes sur un continuum à travers un ensemble de pratiques, de lois et de discours haineux, culminant à l’assassinat, et voir même le suicide[40].

 

S’inscrivant à l’intérieur de structures patriarcales et de domination, le féminicide fait référence aux relations de pouvoir sous-jacentes à l’acte en soi, qui place les femmes en position « inférieure » dans la hiérarchie sociale[41]. Les femmes mayas et défavorisées sont considérées au « bas » de la hiérarchie sociale, et de ce fait, sont davantage persécutées en raison de ces deux facteurs identitaires. Même si le conflit armé a renforcé la haine envers les femmes autochtones, le féminicide peut se produire autant en temps de guerre ou de « paix »[42]. Conceptuellement, le féminicide englobe plus que l’acte de violence commis par des hommes résultants à la mort de femmes. Il tient également responsables l’État et les institutions judiciaires, qui par leur inefficacité, déni ou tolérance, normalisent et banalisent la misogynie[43]. En soi, le féminicide peut prendre forme, et se reproduire, lorsque l’État n’assure pas les conditions nécessaires à la sécurité des femmes dans les différents espaces (publics, privés, locaux, nationaux, etc.) Les implications pour la présence du phénomène ne sont donc pas uniquement sociales, mais institutionnelles et étatiques.

 

Pour le Guatemala, la même tolérance étatique à la violence et l’inefficacité du système judiciaire face aux crimes commis durant le conflit armé permettent l’existence, la persistance et l’intensification du féminicide. L’argument de Sanford nous permet de bien saisir le lien entre l’impunité des violences pendant le conflit armé et son rôle dans les féminicides actuels. Pendant le conflit armé, l’État a entraîné ses soldats et autres milices armées ou paramilitaires à violer et terroriser les femmes comme stratégie de guerre. À ce propos, il faut rappeler que la CEH a déterminé que 89 % des femmes victimes de violences sexuelles étaient d’origines ethnoculturelles mayas[44]. Une grande proportion des agents de l’État auteurs de ces crimes n’ont jamais été amenés à faire face à leurs actes. L’État n’a également jamais été tenu responsable d’avoir orchestré une telle stratégie et d’avoir formé des agents de l’État largement militarisés en position de domination, à violer, mutiler et torturer des femmes (spécialement autochtones)[45]. Si l’État a protégé et continue de protéger ces auteurs de violences fondées sur le genre pendant le conflit armé, il ne faut pas s’attendre à ce que l’impunité cesse face à ces formes de violences à la suite du conflit. L’impunité de ces auteurs assure la continuité des violences à l’égard des femmes et des femmes autochtones en éliminant tout effet dissuasif.

 

Finalement, après le conflit armé, les femmes autochtones ont été confrontées à vivre avec leur agresseur, dont plusieurs ont été recrutés par l’armée dans leurs communautés. Ces mêmes individus n’ont jamais été responsabilisés judiciairement, psychosocialement[46] ni collectivement. Les normes sociales à travers le pays découragent les femmes à dénoncer leurs agresseurs. D’autant plus que la pression de la culture du silence s’exerce considérablement dans les communautés autochtones[47]. Si elles décident de dénoncer leur agresseur, soit pour des évènements produits pendant le conflit armé ou par la suite, l’accès à la justice est encore plus limité pour les femmes autochtones que non-autochtones. L’un des principaux obstacles est en relation à la langue. Plusieurs d’entre elles ne parlent pas l’espagnol et elles communiquent davantage dans leur langue traditionnelle ce qui rend complexe la communication avec la police locale et les agents du ministère public[48]. Un autre obstacle est celui de la ruralité, diminuant l’accès à des services juridiques, des stations de police, des cours de justice, etc[49]. Les communautés autochtones sont généralement situées en région rurale, à bonne distance des centres urbains où les services sont majoritairement desservis. Cela étant dit, ces exemples d’obstacles auxquels les femmes autochtones sont confrontées démontrent la discrimination en matière d’accès à la justice fondée non seulement sur leur genre, mais aussi leur origine ethnoculturelle[50].

 

En conclusion, le continuum de violence au Guatemala est transcendé par des dimensions genrées et raciales. Le conflit armé guatémaltèque, le génocide et le féminicide sont des manifestations des plus extrêmes de cette violence. La tradition d’impunité instaurée découle de problèmes systémiques qui alimentent la persistance et l’intensification d’un continuum de violence fondé sur le genre et l’ethnie. Malgré l’accès difficile à la justice, les femmes autochtones au Guatemala ont mobilisé différentes stratégies afin de résister au fléau de la violence et de dénoncer les violations qu’elles ont vécues pendant le conflit armé. Que ce soit par leur participation aux travaux des différentes commissions (telle Tejidos que lleva el alma), la création d’organisations politiques et de groupes de soutien, ou encore à travers leur participation à différents processus judiciaires, les femmes autochtones sont agentes de changement et militantes. Il est important de nommer et visibiliser qu’elles ne sont pas uniquement victimes ou survivantes. Leurs expériences et vécus sont multiples et ne se résument pas uniquement à leurs traumas liés au conflit armé. Plusieurs d’entre elles militent à travers le thème de la justice transitionnelle pour une justice globale, afin d’améliorer leurs conditions de vie économique, sociale et politique. Rendre compte de ces efforts et stratégies pour remettre en question les discours dominants des femmes autochtones en tant que victimes est important afin de nuancer les binarités victimes/auteurs, et « déuniversaliser » les expériences qui leur sont propres.

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* Amélie Prévost est titulaire d’un diplôme universitaire en Relations internationales et droit international de l’Université du Québec à Montréal, où elle est présentement candidate à la maîtrise en droit, concentration droit international et politique internationale. Ses intérêts de recherche sont la justice transitionnelle, les mouvements de résistance et les luttes des femmes autochtones guatémaltèques. Elle a également fait de l’accompagnement international au Guatemala auprès d’ACOGUATE, partenaire du PAQG. Après trois années sur le conseil d’administration, elle occupe dorénavant le poste d’adjointe à l’administration au PAQG.

[1]« La violencia dejó 4.071 asesinatos en Guatemala durante 2021 », Agencia EFE (Guatemala), 20 janvier 2022

[2] Cecilia Menjívar, “Violence and Women’s Lives in Eastern Guatemala: A Conceptual Framework”, Latin American Research Review, vol. 43, no 3 (2008), p. 111.

[3] David Carey et M. Gabriela Torres, “Precursors to Femicide: Guatemalan Women in a Vortex of Violence”, Latin American Review, vol. 45, no 3 (2010), p. 142.

[4] Procurador de los derechos humanos, Informe sobre el cumplimiento de las recomendaciones de la CEDAW relativas al derecho de las mujeres a vivir sin discriminacion y libres de violencia, por parte del Estado de Guatemala, en ligne, p. 17.

[5] « Femicidios en Guatemala : 396 mujeres fueron asesinadas en ocho meses del 2021 », Prensa Libre (Guatemala), 14 septembre 2021.

[6] USC Shoah Foundation— The Institute for Visual History and Education, Guatemalan Genocide, en ligne <https://sfi.usc.edu/collections/guatemalan>, consulté le 23 août 2022.

[7] Victoria Sanford, “From Genocide to Feminicide: Impunity and Human Rights in Twenty-First Century Guatemala”, Journal of Human Rights, vol. 7, no 2 (2008), p. 104.

[8] Beatriz Manz, “The Continuum of Violence in Post-War Guatemala”, Social Analysis: The International Journal of Social and Cultural Practice, vol. 52, no 2 (2008), p. 151–164.

[9] Manz, Op. cit, p. 151.

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Manz, Op. cit, p. 151.

[13] Cynthia Cockburn, “The Continuum of Violence: A Gender Perspective on War and Peace”, In Sites of Violence: Gender and Conflict Zones, sous la dir. de Wenona Giles et Jennifer Hyndman, University of California Press, 2004, p. 24.

[14] Ibid, p. 24.

[15] Ibid. p. 43.

[16] Ibid.

[17] Cockburn, Op. cit., p. 43.

[18] Sanford, Op. cit., p. 106.

[19] Commission for Historical Clarification (CEH), Guatemala: Memoria del silencio (Tz’inil Na’Tab’Al): Report of the Commission of Historical Clarification—Conclusions and Recommendations (1999) 89 p.

[20] Sanford, Op. cit., p. 106; information prise dans rapport de la CEH (Ibid).

[21] CEH, Op. cit., p. 85-86.

[22] CEH, Op. cit., p. 39.

[23] CEH, Op. cit., p. 39.

[24] Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, 9 décembre 1948, 78 RTNU 1021 à la p 277 (entrée en vigueur : 12 janvier 1951).

[25] CEH, Op. cit., p. 41.

[26] Luz Méndez et Maya Alvarado, Mujeres, justicia y resarcimiento: violencia sexual en el conflicto armado, Guatemala: Unión Nacional de Mujeres Guatemaltecas, 2018, p. 25.

[27] Sanford, Op. cit., p. 107.

[28] Méndez et Alvarado, Op. cit., p. 26.

[29] Ibid.

[30] « Absuelven del delito de genocidio a un ex jefe militar de la dictadura de Efraín Ríos Montt », El Mundo (Espagne), 27 septembre 2018.

[31] « Peritaje Sobre Racismo y Genocidio – Marta Elena Casaús Arzú ». Prensa Comunitaria (Guatemala), 9 avril 2013. ; (notre traduction).

[32] Le rapport Guatemala : Nunca Más, issu du projet interdiocésain pour la récupération de la mémoire historique, notamment appelé REMHI.

[33] Equipo de Estudios Comunitarios y Accion Psicosocial (ECAP) et Union Nacional de Mujeres Guatemaltecas (UNAMG), Tejidos que lleva el alma: memoria de las mujeres mayas sobrevivientes de violacion sexual durante el conflicto armado, 2009, p.3

[34] Equipo de Estudios Comunitarios y Acción Psicosocial (ECAP) et Union Nacional de Mujeres Guatemaltecas (UNAMG), Op.cit., p.189.

[35] Paula Godoy-Paiz, “Not Just ‘Another Woman’: Femicide and Representation in Guatemala”, Journal of Latin American and Caribbean Anthropology, vol. 17, no 1 (2012), p. 90.

[36] Sanford, Op. cit., p. 112.

[37] Ibid.

[38] Marie-France Labrecque, “De Ciudad Juarez à l’Autoroute des larmes : ces femmes qu’on tue en toute impunité” (2014) Cahier DIALOG — Le Réseau de recherche et de connaissances relatives aux peuples autochtones no 2014-01, p. 3.

[39] Labrecque, Op. cit., p. 1.

[40] Equipo de Estudios Comunitarios y Acción Psicosocial (ECAP) et Union Nacional de Mujeres Guatemaltecas (UNAMG), Op.cit., p.190

[41] Labrecque, Op. cit., p. 3.

[42] Equipo de Estudios Comunitarios y Acción Psicosocial (ECAP) et Union Nacional de Mujeres Guatemaltecas (UNAMG), Op.cit.,p.190.

[43] Sanford, Op. cit., p. 112.

[44] Méndez et Alvarado, Op. cit., p. 25.

[45] Sanford, Op. cit., p. 119.

[46] La responsabilité psychosociale est surtout entendue comme une responsabilité morale s’inscrivant dans un contexte social et culturel précis, à la suite du conflit armé, afin de reconstruire le tissu social. Autrement dit, dans le contexte guatémaltèque, l’organisation ECAP (Equipo de Estudios Comunitarios y Acción Psicosocial) développe des projets d’appui psychosocial multidisciplinaires et intégraux, visant la récupération et le rétablissement des individus, groupes sociaux et communautés ayant vécues des blessures en lien avec la violence politique au pays. Voir : Toshiaki Kozakaï, « Une interprétation psychosociale de la responsabilité morale », Bulletin de psychologie, vol. 1, no 481 (2006), p. 81 à 91; ECAP et UNAMG, Mujeres rompiendo el silencio : intervención psicosocial con sobrevivientes de violaciones sexuales durante el conflicto armado, 2009, 58 p.

[47] Karen Musalo et Blaine Bookey, “Crimes without Punishment: An Update on Violence against Women and Impunity in Guatemala”, Social Justice, vol. 40, no 4 (2014), p. 112.

[48] Ibid.

[49]  Musalo et Bookey, Op. cit, p. 112.

[50] Ibid.

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